Qui a peur de la théorie du genre ?

Trois questions à Cornélia Möser, chercheuse au CNRS

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© CC - Jason Pratt

C'est un peu le grand méchant loup actuel. L'épouvantail féministe du moment. La théorie du genre, et son soi-disant désir de gommer les différences entre hommes et femmes, de tourmenter l'esprit frêle des nouvelles générations. Chez Time Out, on a voulu lever le voile des clichés et comprendre pourquoi, tout d'un coup, les célèbres « gender studies » faisaient autant de bruit.

On a demandé à Cornélia Möser, chercheuse au CNRS dans l'équipe GTM (Genre travail mobilités) du laboratoire CRESPPA (Centre de recherches sociologiques et politiques de Paris) de nous éclairer sur la question.


Trois questions pour y voir (un peu) plus clair


Tout le monde en parle sans savoir nécessairement ce qu'elle revendique réellement. Qu'est-ce au juste, que la théorie du genre ? 

Il s'agit d'un ensemble de théories et d'approches qui s'inscrivent plus largement dans la recherche féministe et qui analysent et interrogent la construction sociale, politique, biologique, médicale ou historique de la bicatégorisation du sexe biologique ou social.
On y trouve des travaux théoriques et empiriques qui examinent par exemple les différentes formes de masculinité dans l'histoire et dans le monde. Ou par exemple des travaux en biologie qui examinent comment certaines hormones sont désignées féminines et d'autres masculines alors que (presque) tout le monde a les mêmes hormones.

Un certain nombre de chercheuses s'intéressent, par exemple, à trouver les causes et les processus par lesquels certains métiers, dès lors qu'ils sont féminisés, se retrouvent de facto dévalués et précarisés. D'autres encore essaient de comprendre pourquoi tant de personnes sont hétérosexuelles alors que la plupart d'entre elles sont malheureuses (analyses des taux de divorces, violences conjugales, abus sexuels ...) et qu'il y aurait tant d'autres possibilités d'aimer et de vivre.


Pourquoi vouloir l'enseigner à l'école ?

L'ABCD de l'égalité qui est tant discuté dans la presse est un dispositif pour les professeur(e)s censé les aider à sensibiliser les enfants aux discriminations sexistes, homophobes, etc. C'est une excellente idée de sensibiliser contre ces discriminations et violences si on veut promouvoir un vivre-ensemble pacifié dans une société moins violente et moins encline à hiérarchiser les individus selon des considérations racistes, générationnelles ou encore sexistes. Or, cela ne suffit malheureusement pas si l'on ne touche pas à la source et aux mécanismes de ces discriminations et violences, à savoir : l'hétéropatriarcat.

Gare aux "sex panics" !

Pourquoi cette théorie fait-elle tant polémique ?

Au sein de la recherche féministe, ces approches avaient déjà fait polémique dans les années 1990 et 2000, car les chercheuses françaises critiquaient les théories du genre comme étant américaines et incompatibles avec les valeurs nationales de la France.


Aujourd'hui, il y a tout un mouvement chauviniste, nationaliste de droite dont les activistes les attaquent non du fait qu'ils les trouvent américaines mais, venant pour la plupart d'un milieu aisé, blanc et catholique, en font une arme pour se révolter contre les politiques et les décisions gouvernementales. Il faut comprendre cette mobilisation dans le contexte de la soi-disante crise économique. 


L'auteure Gayle Rubin appelle ce phénomène des « sex panics » qui désigne une remontée de la droite et déplace des problèmes politiques, économiques et sociaux vers des fantasmes sexuels qui d'ailleurs tournent très souvent autour de la figure de l'enfant. C'est ici que l'on voit au mieux l'hypocrisie du discours, qui ne s'intéresse nullement aux enfants lorsqu'il est question de financement pour l'éducation, de centre de loisirs ou de les protéger de la pauvreté, par exemple. En France, beaucoup d'enfants sont mal logés, n'ont pas assez à manger ou subissent des violences surtout parentales. Mais la droite ne fait que se servir d'une rhétorique de protection d'enfants car ce populisme attire l'attention, une stratégie qui – on le voit bien – fait recette.


D'ailleurs, ce n'est pas seulement en France que la droite se mobilise. Nous observons dans plusieurs pays européens une remontée de xénophobie, d'homophobie et de racisme, une situation qui est très alarmante, notamment au vu de l'incapacité apparente de la gauche et du féminisme d'y faire face. Il ne reste qu'à espérer que des forces émancipatrices commencent à s'organiser et se solidariser pour le logement, pour les papiers, contre les expulsions de roms, et contre l'homophobie et le sexisme. Du côté de la droite, ces convergences ont déjà lieu, comme on a pu l'observer dans les manifestations où les paroles antisémites rejoignent l'homophobie, le sexisme et le fascisme.


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