Un peu de lecture pour le festival d'Angoulême

40 ans de Grands Prix en huit BD

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Les Grands Prix du Festival d'Angoulême sont un peu comme les Césars ou les Oscars : on ne comprend pas trop pourquoi certains noms apparaissent au palmarès et pas d'autres. Pourquoi Zep et pas Edika ? Pourquoi André Juillard et pas Yves Chaland (sans doute décédé trop tôt, il faut l'avouer) ? Pourquoi Wolinski tout court ? En couronnant l'œuvre d'une vie, les jurés hésitent souvent entre honorer les anciens ou encourager les modernes, ce qui donne parfois d'étranges résultats. Mais concentrons-nous plutôt sur ceux qui ont bien mérité leur prix au cours des années en présentant l'un de leurs meilleurs albums, connu ou méconnu.


Spirou, 'La Mauvaise Tête' • Franquin, grand prix 1974

Premier grand prix de l’histoire du festival, Franquin est l’un des plus grands génies du 9e art, pas besoin d’être un spécialiste pour le savoir. De 'Gaston' aux 'Idées Noires' en passant par le Marsupilami, le dessinateur belge a toujours su combiner virtuosité graphique et intelligence du récit au sein d’une œuvre humaniste mais combative, prompte à ridiculiser la bêtise et le conformisme. Quand il reprend la série 'Spirou' en 1946, Franquin l’emmène peu à peu vers des sommets encore jamais atteints, créant une galerie de personnages mythique, cherchant toujours à bousculer les frontières de son monde pour lui infliger des chocs salvateurs. C’est le cas dans 'La Mauvaise Tête', une intrique plus sombre et réaliste que d’habitude, dont le suspense angoissant perturbe durablement le lecteur fidèle aux aventures de Spirou et Fantasio.

Les Pieds Nickelés • Pellos, grand prix 1976

Il fut un temps où, dans certaines familles bourgeoises, lire les 'Pieds Nickelés' était considéré comme un atroce péché. Mieux valait encore se prononcer en faveur du mariage pour tous. Pensez donc, une bande dessinée sur des semi-clochards qui ne pensent qu’à gagner de l’argent par tous les moyens, au fil d’histoires qui n’ont ni queue ni tête. Et si le ton anarchisant suffisait déjà à dégoûter les âmes pures, le dessin en forme de gribouillage ajoutait une couche supplémentaire à l’infamie. Pourtant, ce trait nerveux et sec, celui de Pellos, fait tout le sel de cette série délicieusement mal-pensante. Alors oui, un épisode de Filochard, Croquignol et Ribouldingue ressemble toujours à un joyeux bordel improvisé, bancal, mais enthousiasmant. Car il serait dommage de passer à côté des 'Pieds Nickelés contre les fantômes', ou encore des 'Pieds Nickelés sur Beta 2', une histoire crétine quoique jouissive qui met en scène des extra-terrestres en guerre.

'Ici Même' • Tardi, grand prix 1985

Obsédé par la Belle Epoque et 1914-18, Tardi fait parfois quelques infidélités à la Grande Guerre. Exemple avec ce 'Ici Même' dessiné à partir d’un scénario du formidable Jean-Claude Forest (un autre grand prix d’Angoulême), l’histoire absurde d’un homme, Arthur, qui vit sur un mur. Il ne picote pas du pain dur, non, mais il ouvre et ferme les portes et les grilles d’un grand domaine qui appartenait autrefois à sa famille. Luttant contre les  habitants qui l’ont dépossédé, Arthur est aussi sujet à des hallucinations. Un récit surréaliste sur fond de noir et blanc qui rappelle par instants le réalisme poétique du cinéma français.

'Les Phalanges de l'Ordre noir' • Bilal, grand prix 1987

Avant d’attraper une tête si grosse qu’elle ne passe sans doute plus par les portes du CNBDI, Enki Bilal avait eu la bonne idée de s’acoquiner avec le grand scénariste Pierre Christin, auteur du fameux 'Partie de chasse' ou encore de ce terrible 'Les Phalanges de l’Ordre noir'. L’histoire évoque les retrouvailles, des dizaines d’années plus tard, entre d’anciens ennemis ayant combattu durant la Guerre d’Espagne. Nostalgiques du fascisme, les Phalanges de l’Ordre noir sont pourchassées par une escouade de démocrates de tout poil, prêts à en découdre. La grande force de l’album tient à cette violente confrontation entre deux internationales du 3e âge, des vieillards à la fois idéalistes et pathétiques.

'Nanar, Jujube et Piette' • Gotlib, grand prix 1991

On connaît bien Gotlib pour son travail dans le journal Pilote, les géniaux 'Dingodossiers' sur le scénario de Goscinny, et plus tard la formidable 'Rubrique-à-brac'. On connaît bien aussi son œuvre chez Fluide Glacial, les 'Rhââ Lovely', 'Pervers Pépère' et 'Gai-Luron' notamment. En revanche, peu de gens lisent l’une de ses premières séries, à savoir 'Nanar, Jujube et Piette', rééditée chez Glénat récemment. Même si l’on sent bien l’influence à la fois des dessins animés américains (le principe du chat et de la souris) et des illustrés jeunesse de l’époque (le trinôme assez courant garçon-fille-animal), Gotlib s’affranchit déjà du monde ancien et modernise la BD pour enfants en lui administrant une sévère dose d’absurde. Le trait du jeune auteur est lui aussi déjà bien assuré, les années ne feront que renforcer un style déjà présent pour l’essentiel. Publié dans l’hebdomadaire communiste Vaillant, 'Nanar, Jujube et Piette' voit aussi naître le personnage de Gai-Luron, qui prendra l’ascendant et deviendra la star qu’on sait.  

'La Course du rat' • Lauzier, grand prix 1993

Vedette dans les années 1970, décédé en 2008, le dessinateur Gérard Lauzier a perdu une bonne partie de sa notoriété aujourd’hui. C’est regrettable, car son regard féroce sur ses contemporains n’a rien perdu de son actualité, au contraire. En fin observateur, Lauzier a croqué son temps, mais pas seulement. Comme tous les grands auteurs, il a visé juste dans sa façon de dénoncer les rapports humains sans pitié des sociétés occidentales, l’avidité des uns, la petitesse des autres. Personne ne réchappe de cette triste comédie humaine sous la plume du dessinateur, qui ridiculise autant les puissants que les faibles, les petits bourgeois que les artistes gauchistes, les publicitaires, les politiques, les classes populaires. Tout le monde en prend pour son grade avec une telle finesse que le lecteur ne peut qu’y voir une amère peinture de la réalité. Dans son chef-d’œuvre 'La Course du rat', Lauzier évoque les rapports de classe dans ce qu’ils ont de plus froid, il met à nu les règles tacites, les faux-semblants, qui vont empêcher un jeune cadre dynamique de changer de statut social. En se frottant au grand monde, le « rat », Jérôme Ozendron, va subir les conséquences du principe de réalité. Une grande BD trop méconnue.

'L'Encyclopédie des bébés' • Goossens, grand prix 1997

Le cliché voudrait que l’humour absurde soit l’apanage des Anglo-Saxons. C’est faire fi de toute la bande dessinée franco-belge, et plus particulièrement du mensuel Fluide Glacial. Thiriet, Edika, Blutch ou Goossens n’ont rien à envier à nos amis d’outre-Manche. Peu connu du grand public, Daniel Goossens fait partie des premiers auteurs à avoir raconté des histoires totalement absurdes à l’aide d’un graphisme ultra chiadé. Preuve que l’humour n’était pas réservé qu’aux dessinateurs de « gros nez » (ce que les avertis savaient déjà grâce à Gotlib et bien d’autres) mais aussi à des artistes. Pour comprendre son style inimitable, il faut se ruer sur 'Georges et Louis racontent' ou 'L’Encyclopédie des bébés'. Dans cette dernière série, on peut contempler des bébés prendre une rouste dans un cours de karaté, ou bien en savoir plus sur les troupeaux de bébés acheminés dans les plaines de l’ouest américain pour approvisionner les villages en pénurie. Cerise sur le gâteau, Goossens est le seul qui se soucie de tous ces bébés qui vivent seuls. A lire à tout prix.

'La Quête de l'oiseau du temps' • Loisel, grand prix 2003

Alors qu’il est déjà un dessinateur confirmé lorsqu’il commence le dessin de cette série écrite par son ami Serge Le Tendre, Régis Loisel va épanouir son trait au fil des albums. Entre 'La Conque de Ramor' et 'L’Œuf des ténèbres', son style s’épaissit et s’affirme jusqu’à atteindre des sommets graphiques à partir du 'Rige'. Si son adaptation de 'Peter Pan' quelques années plus tard contient aussi de très beaux moments, force est d’avouer que l’histoire originale imaginée par Le Tendre ont inspiré à Loisel des images plus fortes, évocatrices d’une mythologie à part. On pense au Rige qui achève à coup de hache un gibier, à la rédemption de Bulrog qui retire son masque, ou encore au personnage étrange du « Fourreux », dont l’existence se révèle essentielle lors d’un final terriblement amer.


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Gibert Joseph

  • prix: 1/4
  1. 26-34 boulevard Saint-Michel, 6e
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Album

  • prix: 2/4
  1. 67 boulevard Saint-Germain, 5e
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Chantelivre

  • prix: 2/4
  1. 13 rue de Sèvres, 6e
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