Cyrano de Bergerac

©Cosimo Mirco Magliocca

On ne voit que lui au centre de la scène : Cyrano. Dos tourné au public dans un énorme fauteuil en cuir. Il attend, silencieux, et pourtant, on ne voit que lui. Philippe Torreton, un nez postiche au bout du sien, l’appendice le plus célèbre de la littérature française. Autour de lui, des tables gigognes, un jukebox et un sol carrelé : un décor d’asile peuplé de personnages à moitié fêlés : Le Bret en survêt gris, Ragueneau en pyjama, Cyrano, quant à lui, s’affiche en marcel blanc, une moustache taillée et le crâne lissé. On se tire le slip à travers le jogging, on circule et on se cogne les uns aux autres. C’est ici, dans ce décor à mille lieux des champs de bataille, que Dominique Pitoiset a décidé de monter son Cyrano. Exit le XVIIe siècle, ses capes et ses épées, c’est dans un hôpital psy que Christian fera la cour à Roxane, que Cyrano vaincra cent hommes, et qu’il (attention spoiler) périra debout, face au public.
Si Pitoiset a décidé de conserver chaque rime du texte d’origine, offrant à son personnage éponyme et à l’acteur qui en joue le rôle, la verve spectaculaire de Cyrano, la pièce, en elle-même, semble totalement bouleversée. On reconnaît les personnages, on attend de pied ferme les tirades (du nez, superbe moment de théâtre tout en tension et chorégraphie), mais c’est comme si tout était différent. Les batailles sanglantes ne le sont plus vraiment, les déclarations d’amour dans la pénombre se réalisent via Skype et Christian ne sert pas à grand chose (mais a-t-il jamais été utile, lui ?). Alors avouons-le, Cyrano n’est plus vraiment ce « ver de terre amoureux d'une étoile » comme le disait Victor Hugo dans ‘Ruy Blas’. La tension amoureuse, l’émotion dévastatrice, le romantisme désespéré ont déserté le plateau de l’Odéon. Point de larmichette en vue. Chez Pitoiset, Cyrano n’est plus une tragédie, mais une comédie de mœurs. Le véritable héros de cette pièce n’est plus l’amour inconditionnel de Cyrano pour la douce Roxane, mais sa formidable éloquence, ce fameux panache auquel il rend hommage jusqu’à la fin et que Torreton magnifie par une présence puissante et une interprétation ferme et retenue.

Ceux qui viendront revivre leur première blessure amoureuse seront, il est vrai, assurément déçus ; les autres apprécieront cette ultime révérence au verbe d’Edmond Rostand.

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