'Situation Rooms' : retour d'expérience(s)

Au parc de la Villette jusqu'au 25 mai

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Pendant que la Croisette brillait sous le soleil, à Paris nous étions tous rivés devant 'Situation Rooms', dernière création du collectif Rimini Protokoll. Un spectacle interactif dans lequel 20 spectateurs jouent 10 personnages à l'aide d'un iPad et dans un décor entièrement monté pour l'occasion. Une aventure peu ordinaire que nos deux journalistes racontent en quelques signes. Chacun son iPad, chacun sa critique.

Applaudir ou ne pas applaudir, telle est la question qui se pose au spectateur au bout du parcours mouvementé de ce 'Situation Rooms'. Et surtout, qui applaudir ? Une interrogation symptomatique du « nouveau théâtre » (d'ailleurs, est-ce encore du théâtre ?) que développe Rimini Protokoll depuis 2001. Participatif, dirigiste, immersif, intense, et bien plus encore, ce projet initié en 2011 à Berlin et présenté dans quelques villes depuis a de quoi bouleverser.

Par son sujet, d'abord : la guerre vue à travers ses acteurs, qu'ils soient victimes (réfugiés), bourreaux (membre d'un cartel), parfois les deux simultanément (enfant-soldat), ou simplement des professionnels ayant pour secteur d'activité les conflits armés. Par sa forme, surtout : casque audio vissé sur les oreilles, une tablette numérique en main, on passe de pièce en pièce, suivant les indications qui s'affichent sur l'écran (saisir tel objet, interagir avec tel autre spectateur), pour entrer dans la peau de ces personnes. Ainsi, la Grande Halle de la Villette se transforme en « théâtre de guerre », via ces lieux qui y participent ou les subissent, de l'appartement de réfugié au bureau d'un gestionnaire de systèmes de défense, d'une terrasse en Syrie à un hôpital de fortune.

Des mises en situations qui font de 'Situation Rooms' un projet unique, ambitieux et réglé au millimètre, peut-être un peu trop. Chaque participant incarne en effet dix personnes en moins d'une heure et demie, ce qui laisse parfois trop peu de temps pour s'identifier à certains rôles. Alors on fonce, essayant de suivre tant bien que mal ce qui se passe sur la tablette, sans vraiment pouvoir s'immerger dans ces espaces au réalisme saisissant. Et pourtant, on se prend vite au jeu, certains témoignages sont vraiment bouleversants et on ne saurait trop vous conseiller d'expérimenter par vous-même ce mélange fou entre théâtre, jeu de rôle et réalité augmentée - et pourquoi pas d'y retourner pour vivre la totalité des vingt situations. Malgré quelques légers défauts, 'Situation Rooms' constitue une manière originale de rendre le témoignage vivant, pour questionner intelligemment l'une des pulsions les plus morbides de l'être humain.

Vous voilà devant une porte numérotée. Un iPad entre les mains, vous avez le trac. Vous vous sentez tel un comédien à quelques secondes du lever de rideau. Sur l'écran, on vous signale qu'il est temps, vous poussez la porte, 'Situation Rooms' peut enfin commencer.

Après le solaire 'Remote Avignon', le collectif berlinois Rimini Protokoll a conçu un nouveau projet interactif où il n'est plus question de « voir » un spectacle, mais de le vivre. « Vous êtes les mains du personnage » nous confie-t-on à l'entrée de cette fameuse boîte, dont on ne devine pas grand-chose depuis l'extérieur. A l'intérieur le mystère reste entier, guidé par des voix et un écran qui reconstitue le décor, on passe d'une pièce, d'un rôle, d'un continent à un autre. Nous n'incarnons pas une mais dix personnes à la suite : un agent de sécurité, un enfant-soldat, un tireur sportif, un journaliste africain... Dans les oreilles, de l'anglais, de l'allemand, de l'espagnol... On entre dans une salle de conférence, on s'assied dans un cimetière mexicain, on goûte à une soupe de betterave, on tire dans le vide... Et tout ça, en 1h35. Inutile de le préciser, l'expérience en elle-même vaut le détour. D'abord parce qu'il est encore très rare (et ceci malgré l'avènement des nouvelles technologies) que les salles de théâtre proposent autre chose qu'une mise en scène frontale dans laquelle le spectateur est bien à sa place, assis et passif. Puis, parce qu'il faut tout de même l'avouer, bien que très conceptuel, le spectacle reste grisant. Si on reste collé le nez à son écran, les metteurs en scène ont tout de même imaginé quelques scènes où l'on doit se séparer de son iPad pour « faire l'action » : serrer la main d'un autre joueur-acteur-spectateur, déguster le thé, ramper.

Des gestes qui restent cependant d'apparence, car même si l'on prête son corps à son personnage du moment, l'improvisation est impossible, le libre-arbitre inexistant. Nous sommes comme de petites machines téléguidées dont chaque seconde, chaque étape et chaque rencontre est minutée. Ceux qui auront perdu le fil et se seraient retrouvés à l'extérieur du jeu, seront réinjectés fissa à leur position par un agent d'observation. A mi-chemin entre le paint-ball, le jeu de rôle et le jeu vidéo, 'Situation Rooms' aborde dans sa narration le thème de la guerre à travers des questions politiques épineuses (les enfants-soldats, les cartels de la drogue, le conflit israélo-palestinien) mais sans en faire une question d'émotion, ni de ressenti. Les histoires ne servent qu'à remplir de mots, des décors ultra-réalistes. Littéralement happé par le concept et l'itinéraire, le spectateur en oublie presque de prêter son oreille et son attention à l'histoire qui lui est racontée. Il aurait fallu un peu plus d'humanité à 'Situation Rooms' pour qu'il soit bouleversant, il reste néanmoins suffisamment captivant pour être vivement conseillé.

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