La Loi du marché

Cinéma, Drame
Recommandé
4 sur 5 étoiles
La Loi du marché

Time Out dit

4 sur 5 étoiles

Edit : La loi du supermarché, devrait-on ajouter. Après avoir perdu son emploi dans des circonstances douloureuses, Thierry retrouve un petit boulot de vigile dans un centre commercial. En poste à l’entrée ou derrière les caméras de surveillance, il arrête les voleurs de câble d’iPhone, vilipende les caissières qui ramassent des coupons de réduction usagés, zieute depuis le poste de surveillance tous les individus louches, devenant ainsi un garde-chiourme de ce marché qui lui a pourtant pris sa dignité. Car avant d’arriver là, le personnage incarné par un Vincent Lindon criant de vérité est passé par toutes les humiliations que le capitalisme aime à infliger aux petites gens.

Des séquences proches du documentaire, longues et en plan fixe tournées caméra à l’épaule, qui ne laissent pas indifférent. Comme lorsque Vincent Lindon explique à son conseiller du Pôle Emploi que la formation qu’il a faite n’a débouché sur aucun travail et qu’elle n’a servi à rien, ou quand il passe un entretien d’embauche via Skype, un passage d’une cruauté si vraisemblable qu’on en rit de bon cœur – jaune évidemment. Pire, le moment atroce (mais tout aussi hilarant) passé en compagnie de sa banquière démontre de quelle manière le marché infantilise les hommes, houspillés pour leurs découverts, forcés de baisser les yeux face au ton autoritaire de la banque, contraints en quelques secondes de prendre des décisions dramatiques pour leur vie. Et quand la conseillère propose à Thierry de souscrire une assurance décès pour « mieux se projeter dans l’avenir », on devine qu’une telle scène a sans doute déjà vraiment eu lieu.

La loi du marché, c’est donc ça : un système tel que ceux qui en pâtissent continuent finalement de garantir son existence, presque malgré eux. C’est aussi la loi naturelle décrite par Hobbes, où l’homme devient un loup pour l’homme, à l’image du charognard qui négocie la vente au rabais du mobile home dont Thierry est obligé de se séparer pour récupérer de l’argent. En atomisant les individus, le marché émousse les liens de solidarité et renforce la compétition dans tous les domaines. Mais le film s’attache également à présenter notre société en grand supermarché, métaphore d’un temple de la consommation sous surveillance. Superbe séquence durant laquelle un vigile explique à Thierry toutes les astuces de la vidéo-surveillance sur fond de travellings et de zooms. Le vigile devient soudain le metteur en scène invisible de notre vie, projetant le regard de la caméra sur les mains baladeuses d’un client, passant habilement d’un angle d’étude à un autre pour mieux examiner telle vieille dame scrutant les rayons. Ici, tout le monde semble suspect tant qu’il n’est pas passé à la caisse enregistreuse, elle-même scrutée avec une grande attention.

Malgré toutes ses qualités, on peut s'empêcher de regretter une mise en scène minimaliste, voire inexistante, qui laisse un sentiment d'improvisation. Caméra toujours en train de trembler, plans rapprochés tournés avec la même valeur qui donne l'impression claustrophobe de rester sans cesse le nez sur les acteurs, peu d'inventions visuelles... Pourtant, ces défauts sont minimisés par la force du propos. Avec ‘La Loi du marché’, le Festival de Cannes rappelle que le cinéma n’est pas qu’une façon de raconter l’intime, l’amour, la mort, l’amitié, c’est aussi un biais efficace pour parler du monde qui nous entoure, de ses vices, beaucoup, et de ses vertus, un peu. Sur le plateau aseptisé du Grand Journal, Vincent Lindon a d’ailleurs brillamment énoncé cette vérité : « L’art, c’est politique, la vie, c’est politique. Je suis heureux de voir un tel film présenté à Cannes. » Nous aussi.

Publié :

Infos

Détails de la sortie

Date de sortie
vendredi 3 juin 2016
Durée
93 mins

Crédits

Réalisateur
Stéphane Brizé
Scénariste
Stéphane Brizé, Olivier Gorce
Acteurs
Vincent Lindon
Karine de Mirbeck
Matthieu Schaller