

Listings and reviews (6)

Ici
Câest le genre dâemplacement que lâon croyait rĂ©servĂ© aux boutiques de prĂȘt-Ă -porter et aux agences bancaires. Ă la surprise gĂ©nĂ©rale, une immense librairie indĂ©pendante de 500 mĂštres carrĂ©s (la plus grande de la capitale), Ici, sâest implantĂ©e fin 2018 Ă la sortie du mĂ©tro Grands Boulevards. Le pari Ă©tait risquĂ©, il est rĂ©ussi.
Sur deux Ă©tages, lâĂ©tablissement ouvert par Delphine BouĂ©tard et Anne-Laure Vial propose une vaste sĂ©lection dâouvrages â 75 000 refs allant de la littĂ©rature gĂ©nĂ©rale aux mangas en passant par les sciences humaines et la cuisine â mais aussi du bon cafĂ©, que lâon peut savourer Ă lâune des quelques tables installĂ©es au rez-de-chaussĂ©e. Câest joli, câest cosy, et une fois passĂ© Ă la caisse, on rĂ©siste difficilement Ă la tentation de sâattarder un peu, pour feuilleter ses achats en dĂ©gustant un latte chaud.
Les choix des libraires, signalĂ©s par de petites notices manuscrites, sont visiblement lâĆuvre de vrais passionnĂ©s. Loin de se contenter de mettre en avant les derniers bouquins Ă la mode, ils attirent lâĆil sur des titres originaux et donnent des idĂ©es enthousiasmantes. Cela fait dâIci le lieu idĂ©al pour trouver un cadeau Ă la derniĂšre minute, et ce dâautant plus que la boutique, ouverte jusquâĂ 20h, dispose dâun vaste rayon papeterie, oĂč lâon trouve â câest assez rare pour ĂȘtre soulignĂ© â des cartes de trĂšs bon goĂ»t.
Seul bĂ©mol : en dĂ©cidant dâĂȘtre gĂ©nĂ©raliste, lâĂ©tablissement sâoblige Ă faire des choix dans chaque catĂ©gorie, et ne peut donc prĂ©ten

Constance - Pot-pourri
Pour qui ? Ceux qui trouvent les blagues de cul plus drÎles dans la bouches des filles Voir quoi ? Des sketchs en costumes
Minute 0 : Constance fait la roue et nous montre sa culotte. Minute 1 : Constance dit que le caviar a un goĂ»t de bite. On va pas se mentir, lâhumoriste ne renouvelle pas exactement les codes du genre. Câest pas grave, on se marre.
Dans Pot pourri, son spectacle de retour au Théùtre de l'Ćuvre, la princesse trash dâOn nâdemande quâĂ en rire enfile (et insiste bien sur lâexpression) une sĂ©rie de costumes, pour incarner un florilĂšge de personnages fĂ©minins truculents.
LĂ encore, on prĂ©fĂšre prĂ©venir : ceux qui cherchent un regard aiguisĂ© sur la sociĂ©tĂ© contemporaine repasseront. Tous ses avatars â maman prout-prout au bord de la crise de nerfs, intellectuelle nymphomane en trench ou prof de musique dĂ©pressive et Ă moitiĂ© sadique â pourraient avoir Ă©tĂ© Ă©crits dans les annĂ©es 90. Mais ne boudons pas notre plaisir : ils sont diablement efficaces. En fait, leur cĂŽtĂ© atemporel participe mĂȘme Ă leur succĂšs : on a tous eu une prof de musique dĂ©pressive et Ă moitiĂ© sadique. Donc ça marche. Les textes sont outranciers mais ciselĂ©s, leur interprĂ©tation, impeccable.
Ce qui impressionne le plus demeure lâincroyable Ă©nergie que Constance - dont on sâĂ©tait habituĂ© aux chroniques presque calmes sur France Inter - dĂ©ploie tout au long du show. Il dure Ă peine plus dâune heure, mais on est Ă©puisĂ© pour elle Ă la fin, tant elle bouge, crie, chante et danse (plutĂŽt bien, dâaille

4.48 Psychose
Pour qui ? Les ados torturĂ©s (et les adultes qui gardent un ado torturĂ© au fond dâeux)Voir quoi ? Un testament punk Ă lâaccent quĂ©bĂ©coisÂ
Figure sulfureuse du théùtre britannique, Sarah Kane a rĂ©digĂ© 4.48 Psychose quelques semaines avant de se suicider, Ă 28 ans, en 1999. Dans ce texte hallucinĂ© mais dangereusement lucide, traversĂ© dâun humour noir corrosif, elle sâĂ©panche sur le deuil amoureux qui la mine, tout en rĂ©glant son compte Ă la psychiatrie qui Ă©choue Ă la sauver.
Au Théùtre Paris Villette, Florent Siaud propose de ce testament littĂ©raire une nouvelle traduction, du QuĂ©bĂ©cois Guillaume Corbeil, interprĂ©tĂ©e par sa compatriote Sophie Cadieux. Le fait que le texte soit Ă©crit et prononcĂ© en français canadien lui donne une saveur particuliĂšre, trĂšs proche de la version originale britannique, dont certains mots anglais sont dâailleurs conservĂ©s. La comĂ©dienne est Ă©poustouflante, incarnant en une heure un spectre impressionnant dâĂ©motions successives, sans jamais forcer le trait. Câest prenant et, bizarrement, pas dĂ©primant du tout. Sa rage est Ă©nergisante, stimulante. La critique acerbe quâelle dresse de la notion de santĂ© mentale semble Ă©tonnamment actuelle â le discours quâelle parodie pourrait ĂȘtre tirĂ© dâun livre de dĂ©veloppement personnel contemporain.Â
Le dispositif scĂ©nique accompagnant son monologue laisse en revanche un peu perplexe. Il y en a trop, ou trop peu. On peine Ă saisir le sens du jeu dâĂ©clairages criards proposĂ©, tandis que les quelques salves musicale

Désobéir
Pour qui ? Vous (si, si !)Voir quoi ? La relÚve
Vous nây avez pas mis les pieds depuis votre derniĂšre soirĂ©e Erasmus en Master 1. Pourtant, la CitĂ© internationale nâest pas quâun dĂ©dale de couloirs Ă parcourir pour aller boire des rhums-coca dans la piaule de Fernando, votre voisin dâamphi en sĂ©minaire dâanthropologie. Elle abrite aussi un théùtre, et lâon y joue ces jours-ci un spectacle rĂ©jouissant : DĂ©sobĂ©ir, de Julie BerĂšs.
Retournez donc Ă la CitĂ© U, et prenez place dans les gradins. Quatre actrices dĂ©boulent sur un plateau nu. Elles ont un 25 ans Ă tout casser, lâĂ©nergie qui va avec, et dans la bouche, les mots de jeunes femmes de banlieue, souvent issues de lâimmigration, recueillis Ă travers la France pendant plus dâun an par la metteuse en scĂšne, avec lâaide de KĂ©vin Keiss et Alice Zeniter. Chaque comĂ©dienne incarne successivement plusieurs profils, individuellement ou en interaction avec les autres, dans un mouvement joliment chorĂ©graphiĂ© par Jessica Noita.
Ăvitant habilement les clichĂ©s et prenant soin de ne pas imposer une lecture unique, le spectacle traduit toutefois une soif partagĂ©e de libertĂ© et de reconnaissance â mĂȘme si lâune et lâautre peuvent prendre, pour chaque femme, diffĂ©rentes formes. Les passages aux accents de King Kong ThĂ©orie â version 2010 et plus loin du pĂ©riph â alternent avec les sĂ©quences moins politiques, en mode Girls just wanna have fun â version RnB ou musique turque.
Câest rafraichissant, malin, Ă©mouvant et drĂŽle ; on en sort â pour un

L'Ăchange
Pour qui ? Les habitants du 92 et les fans de Francine Bergé Voir quoi ? Francine Bergé
Le texte date de 1894, mais son intrigue pourrait se dĂ©rouler aujourdâhui comme dans lâantiquitĂ©. Dans la campagne amĂ©ricaine, un couple de serviteurs croise le couple de ses maĂźtres ; les forces mĂȘlĂ©es du dĂ©sir et de la cupiditĂ© conduisent les quatre protagonistes Ă dâirrĂ©mĂ©diables transgressions.Â
Au théùtre des GĂ©meaux, Ă Sceaux, Christian Schiaretti propose de LâĂchange de Paul Claudel une version fidĂšle et sobre. LâidĂ©e de transposer la piĂšce dans le monde contemporain, tout juste signalĂ©e par les baskets branchĂ©es du couple de propriĂ©taires et la brĂšve apparition dâun smartphone, relĂšve plus de lâĂ©vidence que de lâaudace, et tout nâen paraĂźt que plus juste â Ă voir cette mise en scĂšne, on en vient Ă penser que câest une interprĂ©tation en costumes qui aurait Ă©tĂ© artificielle et inappropriĂ©e. On retrouve cette sobriĂ©tĂ© dans les dĂ©cors, minimalistes mais rĂ©ussis, notamment dans lâĂ©vocation particuliĂšrement poĂ©tique des paysages naturels (pluie, nuit Ă©toilĂ©e).
Si la performance des quatre comĂ©diens est Ă saluer, câest clairement celle de Francine BergĂ© qui tire le spectacle. Ă 80 ans, elle Ă©lectrise la salle, successivement hilarante en milf amĂ©ricaine politiquement incorrecte, et bouleversante en femme blessĂ©e, effrayĂ©e par la perspective de la vieillesse et de la solitude. Câest elle, aussi, qui parvient le mieux Ă rendre vivant ce texte brillant mais difficile, dont Schiaretti choisit

Joueurs, Mao II, Les Noms
Pour qui ? Les marathoniensVoir quoi ? Don DeLillo sous ecstasy
AprĂšs Roberto Bolaño et Michel Houellebecq, Julien Gosselin sâattaque Ă lâĂ©crivain amĂ©ricain Don DeLillo. Joueurs, Mao II, Les Noms : trois romans adaptĂ©s en trois piĂšces, visibles sĂ©parĂ©ment (les mardis, mercredis et jeudis soirs), ou en version intĂ©grale de neuf (!) heures, le samedi, aux Ateliers Berthier (la deuxiĂšme salle de LâOdĂ©on, dans le 17e).
Dans ce spectacle entiĂšrement filmĂ© et retransmis en direct sur Ă©cran gĂ©ant, Gosselin ne recule devant aucun clichĂ© du théùtre contemporain : format avignonesque, acteurs Ă poil qui se roulent par terre en hurlant dans une langue imaginaire, musique assourdissante, etc. Seulement, cette fausse trilogie nous rappelle quâau service dâun rĂ©el propos, les gestes théùtraux les plus outranciers peuvent ĂȘtre pertinents.
LĂ oĂč la provocation relĂšve souvent de la pose, celle de Gosselin bouleverse par sa sincĂ©ritĂ©. Son admiration pour les textes de DeLillo transpire dans ce spectacle, qui leur offre une caisse de rĂ©sonance inĂ©dite. Dans la bouche des acteurs, en surimpression sur les Ă©crans ou Ă©crasĂ©s par la musique, les mots dĂ©bordent et nous transportent. « Notre offrande est le langage » sont dâailleurs les derniers prononcĂ©s sur scĂšne. Mais le spectacle se poursuit aprĂšs lâultime phrase, dans une transe hypnotique.
Ce double final illustre bien le refus du metteur en scĂšne de choisir entre texte et performance. Et câest ce qui rend son théùtre si intense. Les mots nây c